Victor (Hugo), nettoyeur
Je voudrais parler ici, sans respect excessif mais avec amour, de divers auteurs choisis dans la plus totale mauvaise foi.

Beaucoup d’intellectuels, beaucoup d’écrivains, détestent Victor Hugo, sans doute à cause du même instinct bizarre qui pousse les pigeons à chier sur les statues. Louis Calaferte, l’auteur de Septentrion, traite Hugo de « gros con » dans une interwiev. Il ne dit pas pourquoi, et Hugo n’a pas réagi à l’insulte puisque, comme nous l’apprenons à l’instant, il est mort. Bon, ces gens-là n’aiment pas l’ampleur, qui leur semble lourde, et bien sûr qu’elle l’est ! Ces gens-là reprochent à Hugo, à Dumas, à Zola d’être des bulldozers ; ça froisse leurs petits nerfs. Ils veulent sauver la porcelaine des pattes de l’éléphant ; ils aiment mieux Modiano, Duras, bégayer des détails microscopiques… Ils aiment qu’on soit moderne (moderne est le mot le plus vide de sens du monde connu. Moderne pourrait s’appeler entonnoir, ou hareng, ou Olivia Ruiz, qu’on n’en serait pas plus avancé). Surtout, ils n’aiment pas, au fond, qu’un roman soit écrit pour être lu par tout le monde, tout en ne racontant pas ce que tout le monde vit. Ils pardonnent au roman d’aventures quand des trucs compliqués s’y glissent, quand ça peut sembler de la viande à profs – ils pardonnent à Conrad, mais pas à Hugo… qui leur dirait, dans son style habituel, quelque chose du genre : Comment ! Vous reprochez à l’océan sa force, à la tempête son souffle, au ciel son immensité !
Autant vous le dire, les enfants : pour moi, aujourd’hui, écrivain, lecteur, Hugo est Dieu (d’ailleurs, tout comme Dieu, il est barbu et ronfle au Panthéon). Hugo, c’est Elvis. C’est le King. J’ai acheté sur eBay l’unique slip qu’il portait en exil à Guernesey et le porte moi-même jour et nuit depuis un an. S’il y a un plus grand admirateur de Victor au monde, qu’il se montre, et je lui expliquerai que cette ville est trop petite pour nous deux. Alors, parlons du Hugo romancier – c’est vrai que le Hugo poète est en plastique. Mais les romans. Les romans de Hugo. Comme je vous envie, les enfants, si vous ne les connaissez pas encore. Pour un peu, je voudrais être vous, juste un instant, gros et con à la fois, con comme Hugo donc, et gros comme les Misérables.
Plutôt que de lire les Misérables, roman magnifique mais trop délayé dans d’innombrables films où on a la bizarre impression que Gérard Depardieu joue tous les rôles : Valjean, Javert, Cosette, un fiacre… Plutôt, on peut s’attaquer à l’escalade de Notre-Dame de Paris, malgré là aussi les adaptations chantées animées par Disney mimées en patin à glace où la fin sinistre est remplacée par un happy end de rigueur (Esmeralda ouvre une boutique Prada qui cartonne, Quasimodo se fait siliconer les lèvres pour détourner l’attention)… Notre-Dame de Paris, jamais roman n’aura aussi bien porté son titre. C’est gothique. Il y a des rosaces, des gargouilles bricolées, du latin taggé partout, des excroissances : ça ne devrait pas tenir debout. Et puis, rien que pour cette chute : après tout ce sang, ces morts, voilà que Phoebus fit aussi une fin tragique : il se maria. Si c’est pas le croche-pied au conte de fées, ça ?
Passons sur Bug-Jargal et Han d’Islande, romans pires que mauvais : ennuyeux, mais Hugo les écrivit à seize ans. C’est une excuse. Beigbeder, c’est quoi son excuse ? Lisons dans le train Quatre-Vingt-Treize, belle démonstration un peu sèche ; c’était le dernier, il n’y avait plus beaucoup de temps… Il y a aussi L’Homme qui Rit, roman halluciné, défoncé, une sorte de ratage que les auteurs modernes sont incapables de réussir…
Vous me voyez venir avec mes gros sabots…
Alors, le plus Grrrand des Grrrands Rrromans de Hugo ? Celui où « la maîtrise du style alliée à la profondeur du propos, une vraie leçon de vie, sans oublier la grandiositude des décors… », celui qui vous laissera un goût dans la bouche si ce monde ne vous a pas encore dévoré, c’est… Attendez, j’ouvre l’enveloppe… Crritch… C’est Les Travailleurs de la Mer ! On se lève et on applaudit ! Merci, merci (musique. Il s’incline).
…Mais pourquoi vous applaudissez, bande de cybertruffes ? Parce qu’on vous le demande ? Qu’est-ce que vous faites là debout tous? Vous avez l’air rien bête comme ça. Mais vous l’avez pas lu ce bouquin. C’est mauvais si ça se trouve. Polope ! Nullach’ ! ça vous plaira pas. Rien à faire ! Que vous en ferez une jaunisse ! Et bien ! (Oui, j’imite volontiers Céline également. Céline l’écrivain, pas ta copine blonde qui louche. Je fais aussi très bien Donald Duck, mais ça perd un peu de sa saveur à l’écrit).
Mais si vous n’aimez pas, vous avez le droit !
Vous avez le droit, mais je ne vous adresse plus jamais la parole si vous n’aimez pas les Travailleurs de la Mer.
D’accord, le titre est stupide. C’est franchement le plus tarte. (Merci, Louis-Ferdinand, tu peux nous laisser). Le roman devait s’appeler l’Abîme, et puis Hugo, conseillé sans doute par une attachée de presse, l’a changé.
Disons-le encore et qu’on s’en débarrasse : oui, le roman est lourd, souvent pompeux, artificiel, excessif. Ceci posé, comme dit Victor, causons. Asseyez-vous là, sur le rocher, les jambes pendantes au-dessus de la mer. Couvrez-vous s’il fait froid. L’aube pointe. Totor ne va pas tarder. Tiens ! Il arrive. La carrure épaisse, le cheveu paille-de-fer dressé tout droit, le front plus haut et bosselé que jamais, le regard si profond que c’en est caricatural, la bouche molle à présent cachée par la barbe blanche, plus bel homme à soixante ans qu’à vingt-cinq, le pouce dans le gilet. Victor, nettoyeur.
A sa suite, tout l’orchestre. Pas de la musique de chambre, c’est vrai. Les quarante-six du Philarmonique, le Berlioz trente-six soupapes. Des coups de cymbales, la stridulation suraiguë des violons, le pom-pom grondant des contrebasses, un violoncelle solo de temps à autre…Un piccolo guilleret…
C’est l’histoire d’un homme qui brave tout, l’ouragan, la faim, la pieuvre (en passant, c’est depuis ce livre que le nom pieuvre, utilisé d’abord par les pêcheurs normands, s’est répandu), les « double-fonds de l’obstacle », pour donner à un autre la cagole qu’il aime. Un personnage seul en scène, déjà, pendant trois cents pages, mais l’inverse d’un huis-clos austère. Tour de force. Epopée solitaire. Douce ironie de l’auteur. Et, oui, parfois, délicatesse.
Si ça ne vous rend pas curieux de le lire, ce roman, la semaine prochaine on parlera de Bridget Jones. Ne me faites pas ça.
Beaucoup détestent Hugo. C’est normal, c’est le meilleur.
Tout ronchonnement, ronronnement, aboiement… au sujet de ces articles peut m’être adressé sur le blog ou sur tlabat@orange.fr.
Cette semaine :
VICTOR HUGO, NETTOYEUR
Après un tel éloge, je me sens honteuse d’avouer que je n’ai rien lu de Hugo, que je ne suis pas du tout auteur classique. Mais la passion mise dans cette présentation vous convaincrait presque de laisser tomber vos à-priori et de tenter au moins une lecture du Hugo.