0

Houellebecq et Lovecraft

Publié par Thomas Labat le 7 fév 2009 dans Chroniques Littéraires

Houellebecq Michel est-il humain ? Ceci n’est pas une insulte destinée à l’auteur de Plateforme… C’est parce que, c’est parce que vous allez voir pourquoi. D’abord Houellebecq me rassure parce qu’il est, on le sent, un écrivain d’une espèce disparue, celui qui ne vit que pour ça, qu’on imagine mal lécher les doigts osseux d’une rombière dans un salon du sixième arrondissement, à Paris. Surtout, il savait où il allait à l’âge où d’autres auteurs appellent littérature une sorte de concours d’auto-apitoiement sur leurs problèmes enfantins, parentaux, amoureux… Il savait parce que tout est dans son essai, le premier, « H.P LOVECRAFT, Contre la vie, contre le monde ». Il me semble que j’ai écrit ce livre comme une sorte de premier roman, dit-il dans la préface. Bien sûr, c’est juste. Le style ici surprend : fluide et correct, éloigné encore de la prose d’employé incolore ou de laborantin qu’il cultive depuis : preuve qu’il savait d’abord écrire autrement, et que son écriture d’aujourd’hui, celle de Plateforme, exsangue, est voulue. La vie est douloureuse et décevante. Inutile, par conséquent, d’écrire de nouveaux romans réalistes (…) Toutes ces « notations » d’une prodigieuse finesse, ces « situations », ces anecdotes… Tout cela ne fait, le livre une fois refermé, que nous confirmer dans une légère sensation d’écoeurement déjà suffisamment alimenté par n’importe quelle journée de « vie réelle ». Voilà qui est prendre le monde à bras-le-corps, sans ciller, avec un culot radical qui fait du bien. Voilà qui annonce un programme que, contrairement à ceux dont c’est le métier, il suivra point par point.

            Pourquoi Lovecraft ? Lovecraft, auteur de science-fiction et d’épouvante, décrié, au style ampoulé ; important, père nourricier d’une mythologie suivie depuis par bien d’autres – honneur réservé à Homère, à Conan Doyle, à Tolkien… Howard Phillips Lovecraft, américain se rêvant britannique, homme étrange, incapable de gagner sa vie, de vivre tout court, raciste en général et d’une grande gentillesse en particulier et surtout, matérialiste. Lovecraft est un conteur d’épouvante qui ne croit ni aux fantômes, ni à la sorcellerie, ni à la religion, ni aux sciences molles, ni à l’astrologie. Ce que résume Houellebecq dans un paragraphe qui, à chaque fois, franchement, me foudroie :

 

L’univers n’est qu’un furtif arrangement de particules élémentaires. Une figure de transition vers le chaos. Qui finira par l’emporter. La race humaine disparaîtra. D’autres races apparaîtront, et disparaîtront à leur tour. Les cieux seront glaciaux et vides, traversés par la faible lumière d’étoiles à demi-mortes. Qui, elles aussi, disparaîtront. Tout disparaîtra. Et les actions humaines sont aussi libres et dénuées de sens que les libres mouvements des particules élémentaires. Le bien, le mal, la morale, les sentiments ? Pures fictions victoriennes. Seul l’égoïsme existe. Froid, inentamé et rayonnant.

           

Crac. Boum. Hue.

           

            Ces vingt lignes rendent caducs des quintillions de romans modernes, non ? Allez lire l’Alchimiste après ça, ou Marguerite Duras : c’est médiéval. Médiéval dans cette façon de placer l’humain au centre de tout, comme le font les religions … Bizarrement, Lovecraft serait plus proche de Sartre qui, bien qu’étant un écrivain plus intelligent, de meilleur goût – là est sa faiblesse – s’arrête à mi-chemin, effrayé par l’opacité, le neutre de la matière… Après, il subordonne ce malaise à des conclusions philosophiques, politiques, qui éloignent, destinées qu’elles sont à nous rassurer en donnant à tout prix les règles de ce jeu incompréhensible.

           

            Houellebecq Michel, évadé d’Innsmouth, n’oublie pas de lier le dégoût viscéral de Lovecraft (mort d’un cancer en 1937) à notre monde d’aujourd’hui.

            En passant, Houellebecq prend la peine d’enfoncer nos modernes prêtres dans leur gadoue : L’âge adulte, c’est l’enfer, dit Lovecraft. Et Michel H. d’ajouter : Face à une position aussi tranchée, les moralistes de notre temps émettront des grognements désapprobateurs, en attendant le moment de glisser leurs sous-entendus obscènes. Peut-être bien en effet que Lovecraft ne pouvait pas devenir adulte : ce qui est certain, c’est qu’il ne le voulait pas davantage.

            Voilà pour la psychanalyse, que Lovecraft appelle symbolisme puéril.

Et puis, voilà pour l’époque. Le capitalisme libéral, écrit Houellebecq, a étendu son emprise sur les consciences. La valeur d’un être humain se mesure aujourd’hui par son efficacité économique et son potentiel érotique, soit, très exactement, les deux choses que Lovecraft détestait le plus fort.

            Est-ce réfutable ? Non. C’est logique, froid, ordonné ; si nous n’avions pas le nez dessus, ces deux hommes nous forcent à regarder. Mais ils n’oublient pas la forme, la terraformation des idées par la fiction, le point de vue original : Un homme aux yeux d’Oriental a déclaré que le temps et l’espace étaient relatifs, écrit Lovecraft.

            Ouais… Incroyable de noter à quel point Michel H s’est nourri de l’écrivain américain, lui a piqué ses plans comme on dirait en musique – et ce, bien qu’il oeuvre, le frenchie, dans un monde rien moins que fantastique.

            Il a tout piqué – racisme compris. On ne peut le passer sous silence, ne serait-ce que parce que Lovecraft fait de sa haine folle, douloureuse, pour les « autres races » l’une des sources de sa terreur littéraire. On peine à croire que le protoplasme indifférencié ou les hommes-poissons qu’il décrit sont, à ses yeux, les Noirs de New York. Il le dit dans ses lettres. Houellebecq semble bien partager avec son mentor cette haine  - qui lui vaut l’admiration d’une partie de ses lecteurs… haine qui dans son programme n’est pas à sa place. Non pas pour des raisons morales (la morale n’a jamais fait changer d’avis un raciste, ne gaspillons pas notre salive) mais parce si, selon Houellebecq, nous ne sommes que des cafards grouillant sous une lampe, pourquoi alors se préoccuper de points de détail comme l’origine, la culture, la couleur de la carapace ?

            Cela dit, qui veut d’un écrivain lisse - surtout un écrivain de l’angoisse ? Faut bien que le Côté Obscur reste Obscur, comme disait Darth Vader, sans doute en pleine psychanalyse. Luke…Mmpff…je suis ton père… Mmppfff…

            Tout ça parce que Houellebecq Michel est humain-trop humain, bien sûr. Il sait que nous sommes des insectes. Mais il ne s’arrête pas à ce postulat, le change en art. C’est ce qui le rend un chouette écrivain, avec quelques autres aujourd’hui en France comme Emmanuel Carrère. Si on aime lire, il faut les lire… au risque de trouver ensuite la cuisine romanesque des autres bien fade.

            Vous êtes prévenus, les enfants. Vers 10h20 du matin, alors que je faisais à des étudiants de première année un cours sur les différentes tendances passées et présentes de l’économie politique, je vis des formes étranges danser devant mes yeux et je crus me trouver dans une salle bizarrement décorée…

Copyright © 2010 Nousvelles.com Tous droits réservés. Thème créé par Laptop Geek.