Stephen King, le Roi du Poulet
STEPHEN KING, LE ROI DU POULET
Tout le monde connaît Stephen King. Cette phrase d’introduction m’a valu le Prix Pulitzer en 1976 (j’avais trois ans) et les journaux me l’ont beaucoup empruntée depuis. Tout le monde connaît Stephen King, enfin, surtout vous sans doute. C’est vrai, je ne sors pas beaucoup. Vous, les enfants, l’avez peut-être vu au marché des Capucins en train d’acheter une salade moisie -celles qu’il préfère- ou des cigarettes tombées du camion – non ? Un très grand type, grisonnant, blouson de base-ball, le même accent de patates chaudes que les Marines qui débarquent régulièrement sur le Vieux-Port, parfois barbu parfois non ? L’avez pas vu à Noailles ? Et pourquoi pas ? Quand on vend un quintillion d’exemplaires de Carrie, trois mégamacromillions de Shining (chiffres que j’ai vérifiés personnellement), quand on ne peut même plus faire une séance de dédicaces parce qu’elle se change en troisième guerre mondiale ou en apparition-surprise de Ben Laden pour un dîner à la Maison-Blanche… On peut bien prendre l’avion à Bangor, Maine, pour venir acheter des clopes dang la cité Phocéeneu. D’ailleurs, au moins, à Marseille, il pourra fumer dans les bars. Malgré l’interdit. C’est ça qui lui plaît bien chez nous, à King. Mais je crois qu’il a arrêté la clope, comme il a arrêté la coke, le sirop pour la toux… Beaucoup disent aussi qu’il a arrêté la littérature, depuis trente ans à peu près. Foutaises. Pour la littérature, hein, le reste, je ne sais pas, puisque que, comme je vous le disais, c’est vous qui le connaissez.
Ah mais non. Souviens-toi l’été dernier. Tout le monde le connaît. C’est-à-dire qu’il subit cette malédiction subtile des écrivassiers très très célèbres – on le connaît plus qu’on ne le lit. On le lit déjà pas mal, bien sûr. Mais si vous le connaissez, c’est parce que, peut-être, vous avez vu l’une des adaptations immanquablement fades qu’on tire de ses livres sur le grand ou le petit écran ; c’est parce qu’il figure dans le classement du magazine Pognon parmi les plus gros revenus de ces mille dernières années fiscales…
Titres à l’admiration.
Mais qu’est-ce qu’il écrit ? Pourquoi tant de succès ?
Qu’est-ce qu’il a de plus qu’ Amélie Nothomb ?
Un bon réseau de distribution ?
Si vous croyez qu’on en sait quelque chose !
Un énorme talent de conteur, c’est ce qu’on s’accorde à reconnaître – histoire, pour les universitaires, d’évacuer le sujet. Parce que ça ne suffit pas. Cela dit, c’est on ne peut plus exact – et le régal, ce sont les préfaces de King. Tous ses bouquins ont des préfaces, des postfaces, des appendices, des texticules où il se met en scène dans de petits sketches souvent drôles. Voilà un moyen malin de garder le contact avec ses lecteurs, faute de dédicaces.
Mais qu’est-ce donc qu’il écrit, de sa grande main velue ?
Peu d’épouvante au fond. Des histoires qui finissent bien ( A quelques exceptions près, dont l’un de ses meilleurs livres à mon sens, Simetierre), assez peu dérangeantes, bien que censurées souvent et mises au ban des bibliothèques dans son pays de Mormons. Des histoires où n’apparaît parfois pas la queue d’une Créature, pas le moindre frémissement de Poltergeist (la plus chouette étant, de l’avis général, The Body). Alors, pour ça son succès ? Caresser la bête dans le sens du poil ?
Faire peur mais pas trop ?
Pas tout à fait.
King a des défauts qui crèvent l’oeil : il est bavard, on a l’impression parfois qu’il ne se relit pas ou plutôt qu’on ne le corrige plus ; quand il se lance dans la fantasy pure, il est abominable (je vous déconseille sa saga The Dark Tower) ; ses personnages ressemblent trop souvent à des radios à force d’avoir des voix dans la tête ; il a tendance à farcir ses livres d’objets-monstres au point qu’on en arrive à un inventaire de grande surface: on cochera une voiture hantée, des camions, un évier (si!), une tondeuse, un ordinateur, des téléphones mobiles, divers jouets d’enfant, bientôt le boulon hanté, la note de service hantée… N’en jetez plus, la décharge est pleine.
Il y a un mot-clef dans ce qui précède. Vous avez dix secondes.
Euh… hantée ? Non, Erwan. Essaie encore. Divers ? Rien à en tirer de ce petit. Finira aux Baumettes. Non. Allez. C’est enfant.
Encore une fois, on laissera la psychanalyse aux gens sérieux. Arf, arf. Mais King relève lui-même que les écrivains d’imaginaire, même âgés, ont un regard d’enfant - et cite Ray Bradbury, Peter Straub, pourrait ajouter Tolkien ou Serge Scotto…
Le fait est que je n’ai trouvé nulle part ailleurs une description aussi fidèle de l’état d’enfance. Ni petits anges, ni hommes en petit… King rend d’une façon incroyablement juste l’univers situé en-dessous de la ligne de vision des adultes - monde où, bien sûr, tout peut arriver.
Ah, mais vous en voulez du Freud à moitié prix ? Vous insistez, pas vrai ? ça m’étonne pas de vous, tiens. Forcément du louche là-dedans. Alors ! Quel monstre ultime se cache derrière ses multiples masques dans ça (déjà, ce nom !), derrière le clown, le loup-garou, la momie, tout cet attirail – volontaire – de cirque et de culture pulp, celle des EC Comics que King dévorait quand il était gamin ? Bon, pour le savoir, il faut descendre dans les égouts, suivre les conduits puants et utérins jusqu’au ventre, où la chose se tapit. Beurk. Une araignée. Une de ces grosses, velue, avec beaucoup plus de huit pattes. L’araignée est un vagin, même un psychanalyste de six ans et demi vous le dira, avec une foi touchante.
King n’a pas eu de père, encore de l’eau au moulin. Il met en scène beaucoup de femmes dures ou de mères abusives (Regina Cunningham dans Christine, Dolorès Claiborne, Margaret White dans Carrie, l’inoubliable frappadingue Annie Wilkes de Misery…)
Ouais. Mais King a été prof d’anglais (c’est-à-dire l’équivalent pour nous de prof de français, vous l’aviez compris) ; il connaît les règles et souffre sans doute de ne pas être reconnu comme un plumitif sérieux. D’où l’abondance un peu too much de ces métaphores pour divan si européennes…
Il a grandi dans les années soixante en Amérique, voilà tout. Années plaquées or, Coca-Colle et Hula-Hoop, le fantasme de Gainsbourg chez nous, Ford Mustang, crooners insouciants. Le nombre de chansons rock’n'roll de l’époque citées par King est astronomique. Pour les citer d’ailleurs, il en paye les droits très cher, ce qui n’est pas anodin. Il cite aussi Flaubert ! Tout s’en va, tout passe, l’eau coule, et le coeur oublie. Comme Ray Bradbury dans la Foire des Ténèbres, King retourne sans cesse, sous sa forme d’enfant, dans cette petite ville – le Village du Prisonnier - pour éternellement se convaincre que les sixties n’existent pas.
Assez d’analyses fumeuses. Pour faire court et vous donner envie si je peux, King a surtout le génie des personnages, des dialogues, et du planter de décor. (En France, on a le planter de bâton).
Un exemple ? Les premières lignes de The Girl Who Loved Tom Gordon :
The world had teeth and it could bite you with them anytime it wanted. Trisha Mc Farland discovered this when she was nine years old. At ten o’clock on a morning in early June she was sitting in the back seat of her mother’s Dodge Caravan, wearing her blue Red Sox batting practice jersey (the one with 36 GORDON on the back) and playing with Mona, her doll. At ten thirty she was lost in the woods.
Je vous goupille une mauvaise traduction :
Le monde avait des dents et pouvait vous mordre quand il le voulait. Trisha McFarland découvrit ça à l’âge de neuf ans. A dix heures d’un matin de juin elle était assise sur le siège arrière de la Dodge Caravan maternelle, portant son maillot bleu des Red Sox (celui avec 36 GORDON écrit dans le dos) et jouant avec Mona, sa poupée. A dix heures et demie elle était perdue dans les bois.
Il en faut du savoir-faire pour commencer un roman comme ça. Et ça sonne. Et regardez tout ce qu’on apprend en si peu de mots.
Enfin, pour le plaisir, je citerai aussi, dans ça, ce passage où perce peut-être la réelle inquiétude, et ce pourquoi les histoires de King ne finissent pas si bien :
…Ils se rapprochaient de ce qui était pour eux le monde réel (quoi que ce fût, et bien qu’il crût n’être plus jamais à même de le considérer comme véritablement réel ; il ne pourrait plus le voir que comme un décor de théâtre soutenu par tout un entrecroisement de câbles et de montants… Des câbles comme les fils d’une toile d’araignée).
Ah ah ah.